2007
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 LUTTE A LA PAUVRETE DANS LES PAYS EN DEVELOPPEMENT: Doit-on cibler les ménages ou les femmes?
Luc Savard, Anyck Dauphin, Marie-Claude Martin et Dr. Randy Spence

Les recherches récentes sur la façon dont sont prises les décisions à l'intérieur des ménages révèlent des choses fort étonnantes et pertinentes pour la lutte à la pauvreté. Elles démontrent d'abord que dans plusieurs pays en développement, tels qu'au Burkina Faso, qu'au Bangladesh et qu'en Afrique du Sud entre autres, plus la contribution de la femme au revenu du ménage est élevée, plus les dépenses de ce ménage en alimentation et en soins des enfants sont élevées, et plus ses dépenses en alcool et tabac sont faibles. Elles montrent en plus qu'au Brésil et en Côte d'Ivoire, les enfants dont les mères contribuent davantage au revenu du ménage ont un apport journalier en calories supérieur, un poids plus élevé et sont plus grands.

Ces résultats ont plusieurs implications pour la lutte à la pauvreté, qui est comme on le sait au cœur des préoccupations des principaux bailleurs de fonds. Plus de 70 pays à faible revenu ont déjà produit ou sont en train de le faire, un document de stratégie pour la réduction de la pauvreté (DSRP) qui servira de base et de condition à l'assistance fournie par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Le Nouveau partenariat pour le développement africain (NEPAD), défendu par le Canada sur la scène internationale, s'est aussi donné comme objectif d'éradiquer la pauvreté. Malheureusement, la majorité de ces programmes de lutte à la pauvreté ne font encore peu de cas de la dynamique de la prise de décisions à l'intérieur du ménage, ce qui pourrait bien compromettre les résultats.

Premièrement, ces résultats viennent appuyer la forte présomption de plusieurs chercheurs que les ressources des ménages ne sont pas forcément allouées de façon à satisfaire également les besoins de ses membres. Plusieurs études soutiennent en effet que la nourriture est, par exemple, très souvent distribuée de façon inéquitable à l'intérieur des ménages, et plus précisément, que les besoins des hommes et des garçons priment sur les besoins des femmes et des filles, et ceux des plus vieux priment sur ceux des jeunes.

La distribution des ressources à l'intérieur des ménages étant inéquitable, l'utilisation de données agrégées par ménage pour déterminer si un ménage est pauvre ou non ne serait donc pas appropriée. Un ménage pourrait avoir suffisamment de ressources pour satisfaire les besoins de tous ses membres, mais une distribution tellement inéquitable, que certains auraient leurs besoins comblés et d'autres non. Dans un tel cas, les indices standard de pauvreté, donneraient donc non seulement une fausse image de la pauvreté mais pourraient amener les gouvernements à ne pas aider les bons individus.

Deuxièmement, puisque les femmes alloueraient leurs ressources plus équitablement, une stratégie gagnante de réduction de la pauvreté devrait inclure des politiques qui visent l'augmentation du revenu des femmes. De telles politiques consisteraient par exemple, à promouvoir l'éducation des femmes, les secteurs intensifs en main-d'oeuvre féminine et le micro-crédit. Le NEPAD intègre d'ailleurs plusieurs politiques destinées à accroître le niveau de revenu des femmes. Cela signifie aussi qu'un gouvernement qui souhaiterait aider les ménages pauvres par un transfert monétaire ou par la distribution de sacs de céréales, par exemple, devrait verser son aide aux épouses plutôt qu'aux époux.

En fait, les chercheurs qui étudient la prise de décisions à l'intérieur des ménages admettent maintenant que celles-ci sont le résultat d'une négociation entre ses membres, chacun ayant ses propres préférences sur la façon d'utiliser les ressources et un certain pouvoir de négociation. Ce pouvoir de négociation découlerait du degré de vulnérabilité du membre en cas de désaccord sur la répartition des ressources. Plus le membre est vulnérable, plus son pouvoir de négociation est faible et donc plus il aura à gagner d'une entente. En conséquence, il fera plus de concessions et l'allocation des ressources du ménage correspondra moins à ses propres préférences. Dans les pays en développement, en cas de désaccord, il est typique pour l'homme de couper les vivres à sa femme, et pour la femme de réduire la quantité (ou la qualité) de services qu'elle rend à son mari, tels qu'aller lui chercher de l'eau, lui faire à manger, laver son linge. Dans certaines cultures, lorsque le désaccord est plus sérieux, il est même possible de divorcer.

Dans cette perspective, les gouvernements auraient donc tout intérêt pour réduire la pauvreté des femmes et des enfants, à mettre au point des politiques augmentant le pouvoir de négociation des femmes non seulement par l'augmentation de leur revenu, comme nous l'avons discuté, mais également en favorisant leurs droits, que ce soit en légalisant le divorce ou en établissant des termes équitables du partage des ressources familiales et de la garde des enfants en cas de divorce.

Cette discussion démontre l'importance de poursuivre la recherche sur les questions de pauvreté. Le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) a lancé en 1990 un programme de recherche, connu sous le nom de MIMAP, dont l'objectif est d'aider les pays en développement à réduire la pauvreté par la mise en œuvre de politiques macroéconomiques et d'interventions microsociales mieux adaptées.

Ce programme regroupe des chercheurs et des décideurs politiques de près de 15 pays en développement, des ONG et des experts canadiens et internationaux. La collaboration entre tous ces acteurs permet non seulement de poser les bonnes questions et de réaliser de la recherche novatrice, crédible et de qualité, mais aussi d'identifier les goulets d'étranglement issus des contraintes culturelles et politiques propres à chaque pays.


Luc Savard, Anyck Dauphin, Marie-Claude Martin et Randy Spence sont des économistes qui spécialisent en développement. Ils font partie du réseau MIMAP (Effets microsociaux des politiques macroéconomiques et d'ajustement) du CRDI, un réseau international de recherches et d'interventions sur la pauvreté et les politiques économiques.
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