2007
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 VOTE OU CONSENSUS: notes brèves sur la pratique de la démocratie à Yacolidabouo

Le conflit qui a divisé la jeunesse de Yacolidabouo suite aux élections du président de l’association des jeunes trouve, selon nous, sa source dans les difficultés du passage de la société ancienne à la société moderne.
         En effet, au cours de cette compétition, la majorité des jeunes a préféré recourir sans délai aux urnes comme cela se fait aujourd’hui à l’échelle des structures étatiques. Ce faisant, ces jeunes rejetaient sans ménagement la pratique ancienne du consensus qui était de rigueur dans notre société ancienne chaque fois qu’un différend, qu’une compétition ou un quelconque conflit d’intérêt menaçait la cohésion du groupe social. La question à laquelle nous sommes ici confrontés est celle de savoir si tous les essais de modernisation du village appellent nécessairement une élimination pure et simple et donc tout recours aux vieux rapports sociaux, aux pratiques de la démocratie villageoise d’antan, c'est-à-dire au consensus comme forme de démocratie directe dans les communautés numériquement réduites comme celle que constituent les habitants du village de Yacolidabouo.

         L’autre question, dans la même perspective, est relative à la loi dialectique qui veut que le nouveau naisse de l’ancien, se laisse informer et former,  par l’ancien, tire parti, et donc profit, de l’expérience acquise tout au long de l’existence de l’ancien.
         Comment répondre à ces questions dans la logique de fonctionnement de la démocratie villageoise moderne telle que tous nous nous employons à la mettre en œuvre dans le cadre Ouyinè et pour la modernisation du village.

I - A propos du consensus

         Dans l’ancien temps, lorsque une difficulté apparaissait dans un village, nos parents se réunissaient à l’aube et, pendant de longues heures, échangeaient, argumentaient, critiquaient, se concertaient par noyaux pertinents, etc. jusqu’à ce que le problème étant instruit avec rigueur, la lumière se fasse et que la vérité s’impose d’elle-même.
         Cette pratique de la démocratie directe avait l’énorme avantage de laisser très peu de place aux frustrations, à la haine et donc à la rancune. Il faut noter qu’elle était en outre, assortie d’un mécanisme de suivi du règlement du conflit. Cela, pour éliminer justement les séquelles que nous venons d’énumérer.
         Il semble important d’indiquer, à ce niveau de notre réflexion, que jamais le vote n’intervenait dans les rapports sociaux de réduction des divergences, ni dans nos sociétés lignagères, ni dans nos sociétés à Etats ou dans celles sans Etat et à classes d’âge. Cette pratique de la démocratie ancienne propre aux formations sociales numériquement réduites a fait ses preuves pendant des siècles et des siècles.

 

Dans ces conditions, est-il normal que, sous prétexte de modernisation, tout se passe comme si cette pratique sociale n’avait jamais eu que des résultats négatifs ? A cette question, nous répondons négativement. D’Ailleurs, l’examen des conditions de la pratique systématique du vote comme signe de prétendue modernité nous indique clairement que cette façon de voir est sujette à caution.

II – Démocratie moderne et principe de la dictature de la majorité.

         Il y a, dans la pratique de la démocratie dite moderne, un piège qu’il importe de dévoiler à notre jeunesse et à tous ceux et toutes celles qui croient, par manque d’analyse, que la démocratie dite moderne est parfaite en tout domaine et porteuse d’équilibre social, de justice, d’égalité, etc.
         Quel est ce piège ?
        
                      1) De la conception mécanique de la démocratie

         Ceux à qui il manque l’analyse de ce concept moderne (moderne pour nous, africains puisqu’il date du Ve siècle avant Jésus-Christ pour les occidentaux) s’imaginent que le vote est une solution magique qui résout miraculeusement les contradictions qui opposent des citoyens et en réduit définitivement les séquelles.
         Il faut le souligner, le vote pratiqué mécaniquement sous prétexte que la majorité a toujours raison est non seulement une conception erronée de la démocratie mais, pire, un chemin périlleux qui débouche sur l’éclatement du groupe social, sur des haines et des rancunes toujours difficiles à gérer.
         Non ! Il n’est pas vrai que la majorité a toujours raison. D’ailleurs, Socrate et Platon dont la patrie, la Grèce, est reconnue comme le berceau de la démocratie occidentale ont clairement montré, le premier dans son enseignement, le second dans ses écrits, que la majorité du peuple qu’ils appellent l’opinion dispose de très peu de moyens intellectuels pour accéder aux lumière de la vérité objective.

      2) La minorité comme source de vérité

         Si donc la majorité n’a pas toujours nécessairement raison et qu’elle a même souvent une propension à s’égarer, surtout aujourd’hui, sous l’emprise des manipulations de tous ordres (médias, propagandes, campagnes électorales démagogiques, etc.), l’on doit admettre que la minorité peut voir plus clair et plus loin que cette majorité mécanique. Or, le vote éjecte brutalement la minorité du processus de quête du vrai et du juste. Dans ces conditions, un village comme celui de Yacolidabouo qui a un nombre reduit d’habitants ne gagnera-t-il pas à continuer de pratiquer la politique du consensus et à ne recourir au vote que s’il y a vraiment blocage impossible à déverrouiller ?
         Y a-t-il, dans notre société moderne, un ou des exemples d’une telle combinaison de ces deux formes de pratique démocratique ?
        
Conclusion

         Il faut convenir, une fois pour toutes, qu’il y a deux conceptions de la démocratie :
Une conception mécanique qui jure par la dictature de la majorité et qui ne recule devant aucun moyen (mensonge, corruption, micro tribalisme, idéologie clanale) pour réunir cette majorité captive et la manipuler en vue d’imposer, dans le cadre d’une compétition, un candidat proclamé vertueux devant l’éternel. Cette conception n’est pas positive et nos jeunes doivent s’armer de patience avant d’agir. L’autre conception, la seconde, est plutôt dialectique. Elle admet que la minorité peut être bien pensante et avoir plus facilement accès à la vérité que la majorité et qu’il faut, par conséquent, prêter une oreille attentive à ses points de vue.

Toutefois, il n’est pas ici question (car ce serait là aussi totalement anti-dialectique) de prétendre que la minorité est toujours bien pensante et donc toujours porteuse de vérité. En tout état de cause et dans le doute, il vaut mieux qu’une longue et patiente concertation tente d’aboutir au consensus surtout dans l’espace d’un village comme le nôtre pour que le vote ne soit que la solution extrême.
         Il importe aussi, dans ces paroles conclusives, de souligner que l’obtention de la majorité absolue (la moitié des votes exprimés + 1) qui fonde le couronnement du vainqueur d’une élection, signifie en clair que ce type de désignation de dirigeants -l’élection donc- peut dégager à un pôle, 51 % de citoyens satisfaits et ivres de leur victoire (avec tout ce que cela suppose) et à un autre pôle, 49 % de citoyens mécontents, frustrés et souvent résignés, avec tout ce que cela suppose d’esprit revanchard et de toutes sortes de sentiments négatifs. Y a-t-il mieux pour diviser durablement une communauté ?

Evidemment, NON !
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