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::. LA PALABRE
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Les Européens portent une appréciation forcément négative sur ce terme. Palabrer, c’est perdre un temps considérable ! Je m’inscris en faux contre cette idée. Palabrer, c’est apprendre à écouter. C’est impliquer ceux qui sont autour de vous et chercher ensemble une solution. Le fait d’écouter, d’impliquer autour de moi mes interlocuteurs, de prendre une, deux, quatre heures ou deux jours, si le problème est réglé, il est réglé. Il est injuste et inexact de lier les problèmes de développement ou l’absence de rigueur dans la gestion des biens personnels ou collectifs. Ces problèmes-là sont liés à l’éducation – ou plutôt à une absence d’éducation – de nombre de personnes adultes. Un enfant qui est né et vit dans une maison mal tenue, sale et sans aucun confort ne verra pas réellement le problème que posent les routes mal entretenues, les ordures répandues un peu partout et l’absence de tout aménagement collectif digne de ce nom.
Ce que l’Occident appelle un peu péjorativement « la palabre » est une forme de concertation. Les participants veulent tous comprendre et adhérer au projet. C’est en réalité un débat autour d’un sujet. Les sujets sont toujours concrets et précis. Chacun prend part à la discussion, la décision est prise par consensus. Quand un individu fait délibérément obstruction, on arrête la discussion et le chef le prend à part pour connaître ses raisons personnelles. Mais la décision ne sera finalement prise que quand le récalcitrant aura accepté de rejoindre l’avis du groupe.
Il n’y a pas de perte de temps, si l’on veut bien accepter l’idée que le consensus donnera plus de force et de cohésion à l’ensemble, plutôt que d’accumuler les dissensions. Et les discordes dans la communauté.
Cette tradition est très ancienne. S’il y a un problème à régler dans le village, le chef prendra le temps de réunir tous les hommes pour discuter avec chacun et prendre ensuite la décision qui s’impose. Qu’il s’agisse d’un conflit, d’une date à fixer pour un enterrement, de la décision de construire un nouveau dispensaire… Notons cependant qu’il s’agit traditionnellement de réunions entre hommes ; les femmes ont beaucoup de mal jusqu’à présent à participer à leur égal à ces discussions, même si les choses bougent dans mon village, en particulier. Cette manière de vivre n’est que modifiée à la marge en ville. Les traditions se maintiennent, y compris quand les familles sont installés depuis longtemps en ville.
Je ne prétends pourtant pas qu’il ne m’arrive jamais de prendre seul une décision dans les entreprises dont j’ai la charge. Mais je ne la prends jamais brutalement, sans prévenir ou sans discuter au préalable avec les intéressés.
Selon la nature des problèmes, le temps demandé pour régler une question peut prendre des jours, des semaines ou des mois. Pour moi, ceux qui ne prennent pas le temps d’écouter n’ont pas de considération pour la personne humaine. Quand il y a conflit, et cela arrive régulièrement dans les entreprises, il faut prendre le temps d’écouter les parties en présence. Décider rapidement et sans concertation me semble manifester un réel mépris envers les personnes. Certains directeurs ne reçoivent pas leurs ouvriers, ils estiment que ce n’est pas leur rôle. Ils font, à mon sens, une grave erreur. Il ne faut jamais humilier les gens et encore moins gratuitement. Quand une personne est licenciée dans mon entreprise, la personne peut toujours se défendre. Je donne toujours la possibilité aux agents qui s’estiment injustement licenciés de pouvoir se défendre, par le biais d’une instance de « recours social », dont le rôle est d’analyser à nouveau leur cas. Et de les réintégrer s’il y a lieu, sur la base d’éléments nouveaux.
RENAISSANCES AFRICAINES, de Marcel Zadi Kessy, page 150-152
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